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M. le Président, Madame Marie-France Motte, Madame la députée, Chers Amis d’Emmanuel Mounier.

 Pour nombre de Grenoblois, « Mounier », c’est d’abord un lycée, campé à l’orée des quartiers sud, et qui a aussi donné son nom à une station de tram. Un lycée qui, face aux ancêtres que sont « Champollion » - dit Champo – et « Stendhal », a longtemps fait office de lycée « nouvelle génération », ....

 

...témoin de l’accroissement conjugué de la ville à l’époque des Jeux Olympiques et du nombre de jeunes qui poussent leur scolarité jusqu’au baccalauréat. Un lycée qui, construit en 1963, allait trouver quelques années plus tard son prolongement culturel dans l’édification de la Maison de la Culture et du Conservatoire proches.

Mais ce que les Grenoblois savent moins, c’est que Emmanuel Mounier est né à Grenoble, en 1905, au 56 quai Perrière, un petit immeuble qui ne paie pas de mine aujourd’hui, et que la famille a vite abandonné pour s’installer ici, 11 Grande Rue. Son père était pharmacien, d’une famille très catholique.

Et puis ce que les Grenoblois ne savent peut-être pas vraiment non plus, c’est qui était Emmanuel Mounier : un philosophe, un intellectuel. À ne pas confondre avec Jean-Joseph MOUNIER, l’homme du quai, l’homme de la Révolution, le politique, élu représentant du Tiers état aux États généraux.

Emmanuel fait ses études de philosophie à l’université de Grenoble de 1924 à 1927, où il a comme maître une personnalité qui le marquera fortement : Jacques Chevalier, dont nous ne retiendrons en l’occurrence non pas la face politique du ministre de Pétain, mais le professeur hors pair de philosophie, dont nous allons entendre parler cet après-midi. Reçu à l’agrégation de philosophie, il enseigna en lycée, mais peu porté à l’enseignement, et plutôt que de finir sa vie en occupant une chaire confortable de professeur à la Sorbonne, il préféra les aléas de l’activité intellectuelle, qu’il matérialisa, si je peux dire, par la création de ce mouvement qu’il appellera le personnalisme.

Emmanuel Mounier philosophe. Mounier est l’inventeur du personnalisme et le fondateur de la revue Esprit, la bien nommée, si l’on peut se permettre de résumer l’une des personnalités les plus marquantes du XXe siècle, à ces deux mots, qui pourtant le définissent bien tout entier.

Le personnalisme, demandons à Emmanuel Mounier lui-même ce qu’il entend par là :

« Nous appelons personnaliste toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. »

Je le cite encore :

« Je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui, à la limite : être, c’est aimer. »

Le personnalisme, c’est « une matrice philosophique », a pu dire Jean-Marie Domenach, ancien directeur de la revue Esprit. Le personnalisme, c’est l’affirmation de la dignité inaliénable de la personne humaine : le fondement même des droits de l’homme. C’est le refus de tout rapporter au matériel :

« L’ambition était de rendre la vie de l’esprit présente au monde »

François FAURE, théologien, auteur d’une thèse sur Emmanuel Mounier.

Inspiré par la foi chrétienne, Emmanuel Mounier ne se limite donc pas à une œuvre confessionnelle, comme aurait pu le faire un théologien, mais propose une réflexion sur le monde à construire, à laquelle sont  invités croyants de toutes religions et incroyants.

« Le spirituel commande le politique et l’économique. L’esprit doit garder l’initiative et la maîtrise de ses buts, qui vont à l’homme par-dessus l’homme et non pas au bien-être. »

écrit-il dans le n°1 de la revue Esprit.

On aurait dit que déjà la société de consommation se profilait à l’horizon.

Emmanuel Mounier n’était pas seulement un intellectuel passif, c’était aussi un homme d’engagement.

Dans sa jeunesse, il fit l’expérience de la misère en visitant les quartiers déshérités de Grenoble.

Durant la guerre, après avoir été intéressé un court moment  par certaines orientations du gouvernement de Vichy concernant la politique de la jeunesse, il rejoignit le mouvement de Résistance Combat, se réfugiant à Dieulefit, terre d’accueil, où se retrouvèrent des intellectuels, des écrivains, des artistes, juifs et non juifs, à l’ombre de l’école Beauvallon, dont la fondatrice Marguerite Soubeyran organisa la résistance armée en regroupant les réfractaires au STO.

Après la guerre, il participa à la réconciliation franco-allemande et en 1948, il créa le comité français d’échanges avec l’Allemagne nouvelle. Cette importance de l’échange, de la fraternité, du partage dirait-on aujourd’hui, fondée sur un socle de valeurs communes, est au cœur de toute sa pensée et de son action. Au lendemain de la guerre la pensée personnaliste est le creuset de l’idée européenne.

Il meurt le 22 mars 1950, jeune, beaucoup trop jeune, il avait 45 ans à peine. Mais sa pensée lui survivra, elle surprend encore aujourd’hui par son actualité. Quant à la revue Esprit, elle existe toujours et, devenue revue de référence, elle fait plus que jamais preuve d’une grande vitalité.

Emmanuel Mounier fut un éminent représentant de l’humanisme du XXe siècle. Primauté du spirituel sur le matériel, primauté de la personne sur l’individu, considération pour autrui, fraternité entre les peuples, attachement à la liberté, sont autant de points d’ancrage auxquels, en dehors de toute croyance, en dehors de tout sectarisme, en dehors de tout système, nous pouvons, nous devons croire encore aujourd’hui.