Avant de vous transmettre, dans les jours qui viennent, un article sur l’actualité de sa pensée, voici le communiqué publié par Le Monde le 23 mars 1950.

 EMMANUEL MOUNIER EST MORT

Le Monde - 23 mars 1950

Emmanuel Mounier est mort subitement cette nuit, d'une défaillance cardiaque due au surmenage. Ainsi disparaît, à quarante-cinq ans seulement, un homme généreux et droit, dont la philosophie exigeante a exercé une grande attraction depuis bientôt vingt ans sur un large secteur de la pensée politique en France et dans plusieurs pays d'Europe ; son influence en effet a largement débordé le cadre du seul groupe Esprit pour toucher, avec plus ou moins d'efficacité, la plupart de ceux qui veulent concilier leur soif de justice sociale et leur souci de liberté spirituelle.

Reçu second en 1928 à l'agrégation de philosophie, Emmanuel Mounier n'entra jamais à l'Université et préféra se consacrer à rechercher une réponse à la crise que traverse notre civilisation ; partageant l'aspiration de la démocratie chrétienne à une synthèse des convictions religieuses et du sentiment socialiste, il lui reproche son manque de rigueur dans l'action comme dans la pensée. C'est alors qu'il fonde en 1932 la revue Esprit, dont il devait rester jusqu'à sa mort le directeur, à l'exception de la période 1941-1944, pendant laquelle Vichy en interdit la publication. Un réseau d'études clandestin fit alors la liaison entre les amis d'Esprit ; arrêté pour ses activités en janvier 1942, Emmanuel Mounier passa l'année en diverses prisons, d'où il fut relâché après une grève de la faim, en même temps que Bertie Albrecht.

Emmanuel Mounier laisse une œuvre importante, dans laquelle il a opposé à l'individu anonyme du XIXe siècle la personne vivant dans les communautés : citons en particulier la Pensée de Charles Péguy (1930), Révolution personnaliste et communautaire (1934), Manifeste au service du personnalisme (1936), Qu'est-ce que le personnalisme ? (1947), le Personnalisme (1950). On lui doit aussi un important Traité du caractère (1947), l'Affrontement chrétien (1944), Liberté sous condition (1946), et tout récemment encore la Petite Peur du XXe siècle.

Le nom d'Emmanuel Mounier restera sans doute le symbole du philosophe " engagé " ; familier des choix les plus difficiles, il s'y tenait avec obstination, s'efforçant toujours de trouver la vérité au milieu d'une incompréhension et d'attaques qui de tous côtés ne lut furent guère ménagées.