« L’importance exorbitante prise par le problème économique dans les préoccupations de tous est le signe d’une maladie sociale […]. L’économie a étouffé le reste de la société ». Ce diagnostic alarmé pourrait être de Marx, Proudhon ou Polanyi. On le lit sous la plume de Mounier dans les années qui suivent la « grande crise ». « Dépression nerveuse généralisée » dit Keynes. Signe d’un très profond « désordre spirituel » estime Mounier.
Car la cause réelle de l’embardée réside, par-delà le visible, dans une erreur sur l’homme, dans, comme vient de l’écrire Michel Serres, le contresens de « croire qu’une société ne vit que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias [1] ».Un horizon de sens aussi indigent prédispose à la catastrophe. L’économie a, certes, pour raison d’être l’amélioration des conditions de vie, du niveau d’aisance matérielle. En cela, son rôle est essentiel et sa légitimité parfaite. Mais à condition de demeurer subordonnée à ce qui donne sens à l’existence humaine, mission qu’elle ne peut honorer. Elle se l’est pourtant arrogée par une usurpation la transformant de moyen en fin, de servante en maîtresse tyrannique et fantasque. « Mais après quoi courrons-nous ? » interroge, en substance, Mounier.
Quel est ce bien si précieux qui mérite qu’on lui sacrifie la belle part de nos existences et assez souvent celle des autres ?
Le bien-être ? le confort ? la commodité technique ? … Oui, sans doute, mais est-il nécessaire au « bonheur » d’embarquer l’existence entière dans une course que l’on sait pourtant, d’emblée, largement illusoire ? Après la résidence secondaire, la résidence tertiaire et pourquoi pas quaternaire ? « A quoi ça sert ? » interrogeait Jacques Ellul, proche de Mounier. Est-il vital d’accéder à l’I-Pod et maintenant à l’I-Pad présenté par le patron d’Apple comme réponse à un « besoin essentiel » … créé de toute pièce ? Et Steve Jobs d’ajouter qu’il rêve de « gagner le plus large public » grâce à un prix de vente relevant du mécénat. Touchant ! Que devient sous cet empilement d’objets et de biens, le souci caractéristique de la personne de se rendre présente au monde, de répondre à ses sollicitations, de s’arracher à soi pour les engagements nécessaires ce qui suppose un minimum de légèreté, et dit Mounier une certaine forme de « pauvreté » qui n’est pas un « ascétisme indiscret » mais une « défiance de la lourdeur des attaches, un goût de la simplicité, un état de disponibilité ». On entend les objections : « Allez donc dire ça à ceux qui vivent du RSA, qui ont perdu leur emploi ! ». Elles porteraient à faux et pour deux raisons. D’abord, parce que Mounier lui-même a mis en garde :
Ne méprisent généralement l’économique que ceux qu’a cessé de harceler la névrose du pain quotidien. Un tour de banlieue serait préférable, pour les convaincre, à des arguments.
Il s’agit de le resituer à sa juste place et pour tous. Ce qui veut dire, deuxième raison, que la reconsidération de son rôle et de son importance dans l’existence personnelle et collective, la réflexion exigeante sur nos « besoins », constitue l’une des conditions de fond du progrès de la justice sociale si malmenée par la crise. Régler « la consommation sur une éthique des besoins replacée dans la perspective totale de la personne » ouvrirait à la perspective de nouveaux modes de partage de la richesse commune requis par la situation présente et future. Si Mounier est mort à l’âge de 45 ans, d’une crise cardiaque, le 22 mars 1950 c’est précisément parce qu’il avait fait de cette exigence radicale, sans se payer de mots, le sens de sa vie et de son combat. Sa pensée [2] demeure d’une stupéfiante actualité.
Jacques Le Goff
