« Mounier a, à mes yeux, un très grand rôle, car il a incité les socialistes à comprendre mieux l’objectif de la société socialiste » (Le poing et la rose, p. 4). Dans cette importante déclaration qui met un terme à quarante années d’un épais silence entretenu dans les milieux sociaux-démocrates autour de la réflexion d’Esprit, François Mitterrand situe la contribution de la Revue au mouvement socialiste à son juste niveau : celui des « objectifs de la société socialiste ».
Non que Mounier et ses amis se soient jamais montrés indifférents à l’univers politique mais leur conviction profonde est que le politique, si urgent soit-il, est toujours « subordonné ». De cette position, exprimée avec fermeté par Mounier dès le premier éditorial, ils ne se départiront jamais. « Nous prenions notre point de départ et placions notre ligne de visée sur un plan radicalement transcendant au politique, bien que recoupant aussi le plan politique. »(Œuvres, Tome IV, p. 49). Voilà rappelées quelques vérités élémentaires et tellement évidentes qu’on ne les discerne plus, à savoir que l’action n’a de sens que par le projet auquel elle s’ordonne. par la finalité qu’elle poursuit, qu’une démarche politique, sous peine de verser dans la tiédeur ou l’agitation vaine d’un mouvement se nourrissant de lui-même, doit s’enraciner très profond dans une réflexion sur « l’homme, ses problèmes, sa civilisation, sa vérité métaphysique aussi bien que son histoire la plus engagée » (Ibid.).
Il n’est dès lors pas surprenant que Mounier focalise le débat qu’il mène avec la social-démocratie sur ce point nodal, sur cette question essentielle : que voulez-vous pour l’homme ? et son préalable : quelle est la vocation de la personne? A quoi les socialistes ne manquentpas de répondre voyez notre doctrine, lisez Jaurès, méditez l’eeuvre de Blum et vous vous apercevrez que nos projets et perspectives sont communs : « libération de l’homme, « émancipation de la personne » (Blum, A l’échelle humaine). Cette communauté d’aspirations est incontestable. Elle explique qu’Esprit ne se soit jamais résigné à la médiocrité d’une SFIO monnayant dans les officines parlementaires, trahissant dans des pas de deux avec les représentants de l’ordre établi, les espoirs qu’une large frange du peuple avait placés en elle. Mais l’accord sur les mots dissimule une profonde divergence sur les choses. Si les formules enflées par l’éloquence parlementaire sonnent creux, si l’édifice doctrinal vacille dangereusement, c’est qu’aux lieu et place de la mystique socialiste – synonyme pour Mounier comme pour Péguy de doctrine enracinée dans des cœurs vivants et nourrie d’une foi ardente – s’est insidieusement substituée une idéologie, surgeon de l’idéologie dominante, dissimulant mal sous des oripeaux rutilants, les traits grimaçants d’un rationalisme militant, d’un individualisme honteux s’épanouissant en productivisme hédoniste, issus en droite ligne de la tradition bourgeoise la plus pure. « Nous n’avons pas encore marqué (dans l’histoire des idées) et nous devons le faire par une désolidarisation massive de la justice, de la civilisation et de la réalité du peuple d’avec les maigres, lamentables idéologies de gauche. Je fais appel à nos amis pour qu’ils aient les uns le courage, les autres la lucidité d’entreprendre cette tâche » (Journal intérieur, octobre 1937, p. 5). Elle sera entreprise, toujours avec patience, souvent avec passion.
Une ruse de la raison
« Nous croyions que c’était la doctrine du gouvernement républicain que les vérités scientifiques suffisaient à elles seules à la vie intellectuelle et morale de la nation tout entière » ( Cité par Mounier dans « Court traité de la mythique de gauche », Œuvres, t. IV, pp. 40-65). Dans un raccourci extraordinaire, voilà exprimée par un Sembat déçu et amer, ce qui constitue pour une large frange du courant social-démocrate, la quintessence de la philosophie socialiste : foi dans l’ineffable déesse Raison maîtresse de vérité, support de toute activité humaine, guide infaillible pour l’action, arme de libération d’un homme bridé des siècles durant par le dogme, les superstitions et autres vétilles religieuses, étouffant sous une chape de plomb le meilleur de lui-même. Il n’y a pas de limites au dithyrambe pour les thuriféraires de cette « mère bienveillante » (d’Holbach). Mais, interroge ingénument Mounier « De quelle raison s’agit-il? On dit la Raison comme on dit la République, sans autre détermination, poursuit-il. C’est là le tour de passe-passe. Il ne s’agit ni de la Raison de Platon, ni de celle d’Aristote, ni de celle de saint Thomas ni de celle de Descartes, ni de celle de Pascal, Leibniz ou Malebranche, il s’agit de la raison scientifique » ( Ibid., p. 62 ). Les Encyclopédistes peuvent donc reposer en paix, leur legs n’a pas été dilapidé.
Ne pourrait-on soupçonner Mounier de monter en épingle la déclaration de Sembat certes habilement choisie, mais sans nul doute, beaucoup plus révélatrice de l’idéologie radicale des Herriot, Archimbault, Jammy Schmidt que de celle du courant socialiste ? Au demeurant, cette profession de foi n’est-elle pas empruntée à un représentant d’une période révolue? En clair, une analyse se fondant sur un tel matériau désuet présenterait peut-être un certain intérêt sur le plan historique mais serait dénuée de pertinence en ce qui concerne la période 1932-1950. L’objection serait forte si la littérature socialiste n’attestait la constance de la foi rationaliste. « Pour moi, déclare Le Bail en 1932, je persiste à penser que le socialisme doit se fonder sur le rationalisme. Sur ce point, je ne puis transiger » ( Cité par G. Lefranc in Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux, p. 173 ). Plus explicite encore cette prosopopée de Gaussy à l’occasion du 250° anniversaire de la naissance de Voltaire : « Nous, dans ce Populaire rajeuni, nous ne sommes pas moins marxistes ni internationalistes que les Soviétiques mais nous avons quelque raison d’être plus voltairiens. Nous voulons donc célébrer aussi la libération de la pensée humaine, la destruction des superstitions primitives telles qu’elles sont perpétuées dans nos climats par la religion chrétienne… L’organisation de la cité que nous voulons est rationnelle ; elle ne souffre aucune mystique… Rationnelle, cette organisation ne peut être établie, servie que par des nationalistes… Ainsi […] poursuivons inlassablement notre tâche qui reste, comme au temps des philosophes, d’éteindre par l’instruction et la persuasion, les vestiges de la sauvagerie ancestrale encore vivace parmi nous » ( cité par Jean Lacroix in Socialisme ? p. 24 ).
Foin donc du dogme, de la morale, des valeurs, le socialisme n’est autre chose qu’une application du rationalisme à la politique. Certes, mais quel en est le fondement ? Ayant évacué tout ce qui, de près ou de loin, évoquerait une forme de transcendance, les socialistes rationalistes se montrent embarrassés par cette question, à l’exception cependant de Gaussy qui, dans un opuscule intitulé « Socialisme et rationalisme » s’efforce de démontrer avec l’aplomb conféré par l’infaillibilité scientifique que le fondement du socialisme – la « solidarité » – jusque-là déduit par d’incorrigibles moralistes, d’idées aussi « inconsistantes » que la Charité et la Fraternité, doit être à présent considéré comme le produit d’une solidarité de fait régissant l’univers humain à l’instar de l’univers physique. Puisque le monde matériel est animé par un mouvement d’attraction universelle, la société doit se trouver placée sous l’influence d’une loi identique, érigée en valeur la loi de solidarité universelle. On voit, à travers cette glose immanentiste, à quel délire peut conduire un rationalisme invétéré qui, oublieux de la logique et de la rigueur qu’il entend consacrer, se laisse aller, par souci de démontrer l’absolue suffisance de la raison et le caractère parasitaire de l’éthique, aux pires aberrations.
Sans doute ne faut-il pas surestimer l’importance de cet essai qui, ainsi que l’écrit avec humour Mounier, tend à accréditer l’idée que le militant socialiste « ne pose aucun acte de revendication dont il ne voit la claire liaison avec la physique de M. Einstein » ( « Court traité de la mythique de gauche », Œuvres t. IV, p. 63). Il est peu probable qu’il ait trouvé grand écho dans les rangs socialistes. Reste qu’il demeure, excès mis à part, significatif d’une manière de penser fort répandue au sein de la social-démocratie.
Maître à penser du socialisme français dans la période envisagée, L. Blum se refuse quant à lui à souscrire aux thèses des hyper-rationalistes, et n’hésite pas à faire part de son désaccord. Ainsi, dans son commentaire de l’ouvrage du scientiste Berthelot Science et libre-pensée, conteste-t-il avec fermeté la vocation de la science « à la direction matérielle, spirituelle et morale des sociétés (Mounier, Oeuvres, t. I, p. 176). Non orientée à la réalisation consciente et volontaire de la Justice, elle n’est rien parce qu’elle ne peut à elle seule provoquer la mutation sociale. Le socialisme est dénué de sens s’il n’investit au cceur de son projet une dimension éthique. « Le socialisme est une morale et presque une religion autant qu’une doctrine. Il est l’application exacte à l’état présent de la société de ces sentiments généraux et universels (égalité, justice, fraternité) sur lesquels les morales et les religions sont nécessairement fondées ». Vingt-cinq ans plus tard, reprenant la même antienne, il écrira dans A l’échelle humaine : « Le socialisme intégral enseigne une sagesse et une vertu, et habitue la conscience au scrupule, il enseigne à trouver dans un idéal supérieur à l’individu le mobile et la récom pense des actions personnelles puisque la forme d’assentiment qu’il recueille permet le sacrifice et ressemble à la foi » ( Gallimard, coll. « Idées Gallimard p. 175). Pouvait-il répudier avec plus de clarté la morale immanente des maniaques de la raison ? Le socialisme repose donc sur une vision et une foi dans l’ « homme intégral » envisagé non seulement comme être de raison mais aussi et surtout comme être de valeur. Sa libération dans cette optique ne passe point, contrairement à ce qu’affirment les tenants de la première thèse, par la découverte de l’idée claire mais par l’adhésion à des valeurs qui, pour être conçues par la raison, n’en sont pas moins irréductibles à de simples produits de l’activité rationnelle.
En dépit, et peut-être à cause de la communauté d’aspirations existant entre l’école blumiste et Esprit, la Revue ne manifestera pas plus d’indulgence à son endroit qu’à l’égard du discours des hyper-rationalistes. Leur procès est instruit sans faiblesse. Au cœur de ce procès, un coupable : le rationalisme ; un motif de condamnation : son écrasante responsabilité dans l’apparition de ce chancre mortel pour la gauche : l’idéalisme.
Mounier le dit et le répète à la cantonade, il ne s’agit pas à travers le procès du rationalisme de mettre en cause la raison comme principe de vérité mais d’en dénoncer l’excessive valorisation qui conduit à ce doctrinarisme et au moralisme. Entre ces deux avatars de l’idéalisme, une parenté essentielle sur le plan des manifestations : la propension topique à la généralité, « à l’abstraction et de proche en proche au vide ». A la passion de l’idée générale (solidarité) caractéristique du premier courant se substitue dans les œuvres des socialistes spiritualistes ce que Mounier appelle le « Culte de la valeur n, entendant par là le culte de la valeur désincarnée. La métaphysique socialiste ne se réduit-elle pas en effet à un nombre restreint de valeurs dont la généralité, attestée par la majuscule tenant lieu de certificat d’authenticité, n’a d’égale que la pauvreté du contenu? Le socialisme, affirment Blum et ses disciples, doit être édifié conformément aux principes de Justice, d’Egalité, de Fraternité… il est l’application à la société de ces sentiments universels. « L’idée de l’Humanité devient un principe de progrès pour la civilisation entière. Elle peut fournir un nouveau fondement à des préceptes moraux à peu près invariables, à des usages et à des droits sans cesse changeants, un nouvel aliment à la pensée spéculative » ( A l’échelle humaine, p. 174 ). Mais que sont cette Justice, cette Egalité, cette Humanité identifiées par la raison, que sont ces « vastes idéaux humains », « planant », selon le mot très significatif de Blum, sur la doctrine et la réalité ? A quelle anthropologie se rattachent-ils ? De quelle conception de l’homme s’inspirent-ils ? Ainsi hypostasiées dans un ciel mythique, ces valeurs évoquent irrésistiblement des baudruches rebondissant sur la réalité sans parvenir à s’y fixer, à s’y incarner.
C’est dans ce dualisme écartelant la conduite humaine entre le pôle spirituel et le pôle naturel, entre l’objectivité de la valeur et la subjectivité de la personne qui la choisit et l’incarne, que Mounier situe l’origine de la distorsion souvent flagrante entre la doctrine et la pratique sociale et politique des socialistes, entre l’idéal proclamé et l’action. Le lien est rompu entre une doctrine qui tend dès lors à se solidifier et à se scléroser en un corps de principes raidis d’habitudes et un « engagement » livré, faute d’une spiritualité vivante et vécue, aux séductions de la facilité, allant de la compromission à la trahison. Combien ne se disent-ils pas « pour la justice » sans s’apercevoir qu’ils cultivent l’injustice, « pour la liberté » tout en imposant la contrainte. Tel militant s’affirme révolutionnaire « et ne craint rien moins tant, comme ce social-démocrate allemand dont parle H. de Man, que la révolution brise ce magnifique service à thé « de famille », tels autres se déclarent « anticapitalistes » et jouent aux courses, en bourse et à la loterie ; socialistes et pacifistes ne sont maîtres d’aucune réaction d’amour-propre et d’aucun sentiment partisan »( « Corps et âme », Le Voltigeur, janvier 1939, n°a 7-8).
Pharisiens? Hypocrites? Tous ceux dont les professions de foi socialistes ne se traduisent qu’exceptionnellement par un comportement socialiste ? Rarement, répond Mounier. Es sont le plus souvent sincères parce qu’ils se « sont habitués à n’avoir aucune conscience des contradictions qu’ils abritent sous leur aimable apparence. Comme une certaine aspiration au bien, chaleureuse mais peu sévère, garde en eux de l’autorité, ils prennent leurs velléités pour des actes, leurs intentions pour des vertus, leur éloquence pour de la grandeur et leurs justifications pour de la probité » ( Œuvres, t. I, p. 329 ). A défaut de Faire, avec quel empressement se réfugie-t-on dans l’univers sécurisant du Dire, dans le royaume de Calliope où toutes les contradictions se résorbent dans de subtiles dialectiques. On cultive « le goût pour les idées, trop souvent pour les généralités creuses et pour les élans sentimentaux qui, avec le concours de l’indulgence méridionale lui (la gauche) donnent l’équivalent d’une spiritualité » (« Court traité de la mythique de gauche », ouvres, t. IV, p. 64). « Tant de prêches sonores, tant d’éloquences du coeur et du verbe, reprend Mounier, tant de recours aux vertus émouvantes et au vocabulaire hindou, tant de tremblements dans la voix, tant de majuscules et de mots obscurs, que disent-ils souvent si ce n’est l’impuissance de ceux qui les profèrent à exécuter sans défaut des actes probants et complets » ( Œuvres, t. 1, p. 403 ) ?
Par le truchement du doctrinarisme et du moralisme qu’il a engendrés, l’idéalisme rationaliste a modelé un type d’homme à la vie double, impuissant à jeter un pont entre le devoir-être, refuge de la bonne conscience et un « être là » à la dérive, hésitant à s’engager sur la voie de la « révolution personnelle » et de la conversion intime qui constituent pour Mounier la véritable pierre de touche de l’authenticité révolutionnaire. Mais ne manquait-il pas aux socialistes cette foi vivante et conquérante dont parle Blum, sans laquelle les mystiques les plus grandes se dégradent inexorablement en idéologie et les doctrines les plus riches en châteaux hantés ?
C’est dans cet éclairage très cru que doivent être envisagées les deux autres composantes fondamentales de l’idéologie de gauche l’individualisme et le productivisme.
Une tunique de Nessus l’individualisme
L’individualisme « trait caractéristique » (A. Dami ) de l’idéologie socialdémocrate ! Une telle assertion ne laisse pas de décontenancer, car enfin, le socialisme n’est-il pas par essence et par vocation une machine de guerre contre l’individualisme impénitent de la société bourgeoise ? Sa finalité intrinsèque n’est-elle pas la libération de l’homme par l’avènement d’une société fondée sur les valeurs de « solidarité », de « fraternité », sur « l’abnégation de chaque personne vis-à-vis du bien collectif » (Blum, A l’échelle humaine, p. 170) ?
Son universalisme – sens de l’unité et de l’universalité du genre humain – n’est-il pas le meilleur des antidotes contre cette perversion d’origine bourgeoise ? A s’en tenir à l’énoncé de la doctrine, à n’envisager que le comportement personnel de nombre de militants, parangons de disponibilité et de don total, la tentation serait grande d’imputer la rigueur de Dami à un mouvement d’humeur incontrôlé, si Mounier n’abondait dans son sens pour souligner avec insistance l’individualisme latent hérité de la Révolution et investi dans l’idéologie de gauche. Qu’il y ait dans l’esprit de la Révolution une part d’ « héroïsme démocratique », de sens de la dignité humaine, de l’autonomie des personnes et d’une certaine égalité spirituelle, Mounier ne manque pas, à l’occasion, de le souligner et, dans sa critique, veille à « ne pas écraser le dormeur d’un même pavé avec la mouche qui le menace ». Mais pour quelques pépites, que de fange individualiste dans la Déclaration, « code de convenances du parfait égoïste, ou traité de la juxtaposition des bourgeois » ( Mounier, Œuvres, t. I, p. 379 ) ! « On oublie trop souvent que la Révolution de 1789 n’est pas une révolution populaire mais une révolution bourgeoise. Elle consacre la puissance de la bourgeoisie nouvelle et lui emprunte dans le moins bon d’elle-même le moins bon de sa philosophie : l’individualisme forcené, le chacun pour soi, le rationalisme sans grandeur, le conservatisme honteux en coquetterie avec le progrès. Elle diffuse en même temps l’âme bourgeoise dans ces classes moyennes foisonnantes qui préparent le visage de la France contemporaine » (« Fin de l’homme bourgeois », Esprit, juillet 1941, p. 614). Instillé sans discernement dans la mystique socialiste, l’ « esprit de 89 » a largement contribué à escamoter sinon émasculer le projet de réconciliation de la justice et de la liberté.
Sans doute les socialistes ne manquent-ils pas de faire référence à cette exigence fondamentale. « Le peuple français ne saurait sacrifier les uns aux autres ni les grands idéaux humains définis en 89, ni les « grands impératifs » qui se sont dégagés depuis lors de la réalité matérielle ; il veut combiner l’ordre économique et l’égalité sociale, avec la liberté politique, civique, personnelle » ( Blum, A l’échelle humaine, p. 139 ). Mounier en prend acte mais, insatisfait et irrité de tant d’imprécision, interroge :« De quelle liberté s’agit-il ? » En écho et pour toute réponse, la déclaration de circonstance de P. Faure en février 1934 :« Ce que nous défendons et défendrons jusqu’à la limite de nos forces, dussions-nous verser notre sang, c’est la liberté conquise par nos grands ancêtres et consacrée par la République » ( Le Populaire, 8 février 1934 ). Mounier insiste :« Qu’allez-vous faire de cette liberté ? A quel but, autre que défensif, l’ordonnez-vous ? Sur quels points votre conception se distinguet-elle de celle des doctrinaires de l’individualisme libéral qui l’ont assimilée à une faculté d’opposition et de retrait : faculté de ne pas s’engager, de ne pas dépendre, de ne pas être lié par un choix. Etre libre, est-ce d’abord défendre un bien en se crispant dans une attitude de propriétaire méfiant et agressif sordidement ramassé sur une prétention inlassable à se retrancher dans ses droits, à ne voir sur sa liberté empiéter aucune liberté extérieure ? » Ces questions qui touchent à l’essentiel se perdent dans le désert doctrinal d’une SFIO dont le silence tient lieu d’aveu de complicité avec l’idéologie dominante. On cherche, mais en vain, dans la littérature socialiste une conception libératrice de la liberté, synonyme pour les socialistes du xixe et le courant personnaliste de « détente s, de « perméabilisation », de « mise en disponibilité », en bref d’adhésion vécue de tout l’être à un idéal communautaire de libération humaine, se situant aux antipodes de cet « idéal » rabougri d’une liberté calquée sur le modèle des lignes Maginot. « Quand les hommes ne rêvent plus de cathédrales, affirme Mounier, ils ne savent plus faire de belles mansardes. Quand ils n’ont plus la passion de la liberté, ils ne savent plus édifier les libertés… ils s’assoupissent dans leurs libertés et se réveillent esclaves » ( Le personnalisme, p. 80 ). La conception du bonheur qui anime le courant socialiste n’est pas de nature à dissiper cette inquiétude.
L’hédonisme pour tous
Avec lyrisme, Léon Blum rappelle dans A l’échelle humaine la finalité du socialisme :« le bonheur personnel des hommes » (p. 33). « Lui seul, affirme-t-il, peut apporter à l’Humanité le vrai bonheur parce que lui seul peut réaliser la Justice et la Liberté » (cité par Ramadier, Le socialisme de Blum). La perspective semble donc nettement dessinée, la finalité établie de manière claire. Elle s’inscrit tout naturellement dans le prolongement de sa réflexion, de sa doctrine ; c’est elle qui oriente son action. Tout semble dit. Et pourtant ces déclarations comme celles des Bracke, Longuet, Faure… ne nous font pas avancer d’un pas dans la connaissance de ce bonheur. Tout comme les termes de Justice, d’Egalité, de Liberté, ce mot magique semble, à les en croire, ne pouvoir revêtir qu’un sens qui n’est d’ailleurs jamais précisé sinon de manière évasive lorsque Blum déclare qu’il consiste dans « la satisfaction des besoins les plus élevés de l’âme humaine » ( A l’échelle humaine, p. 33 ). Nous sommes donc renvoyés par cette définition d’un concept général à un autre concept tout aussi imprécis, celui de « besoins de l’âme humaine ». La bonne conscience peut y trouver son dû mais non la raison, en dépit de la révérence que lui rendent les socialistes.
Une investigation de la doctrine n’apporte donc aucun élément de réponse à la question : « Qu’est-ce que le bonheur ? » Aussi, conseille Mounier, « n’interrogez plus les livres mais les hommes. Voyez cette sorte d’immense fixation infantile qui semble succéder à l’âge métaphysique, le tumulte indéfini du désir, l’impuissance à choisir et à ordonner les impulsions qui forment le fond le plus primitif de l’âge puéril, jointes à l’instinct le plus primitif de l’adulte : le désir de sécurité qu’on appelle aussi quand il s’étend, philanthropie ou humanitarisme » ( Œuvres, t. IV, p. 68 ). Au lieu de la spiritualité du bonheur à laquelle aspire Blum sans parvenir à la définir, on découvre une piètre idéologie qui ne se distingue de l’idéologie bourgeoise que par sa plus large surface de contact avec la société. L’idéologie du bonheur social-démocrate ou la « démocratisation de l’idéal petit-bourgeois », la généralisation du rêve bourgeois. Il n’y a pas de différence de nature mais simplement une extension du nombre de ses bénéficiaires… ou de ses victimes. Significative est à cet égard la promesse d’un Séverac qui déclare : « Nous donnerons à tous, c’est-à-dire au peuple, ce bonheur aujourd’hui confisqué par une minorité de privilégiés » ( Le Populaire, 10 novembre 1935, cité par Gaucher : Contribution à l’histoire de la SFIO ).
« Donner le bonheur »… C’est de cette volonté sans attaches spirituelles et de la démarche qu’elle anime que résulte la soumission du peuple à « ce réseau d’idées courantes et de réflexes que les philosophes conjugués aux instituteurs, à la presse, au spectacle, à l’air des rues, ont tissé depuis un siècle dans la sensibilité commune des peuples occidentaux [ et qui ] est fait d’une morale, d’une métaphysique et d’une technique de la tranquillité » ( Mounier, Œuvres, t. I, p. 791 ). Au principe de cette dégénérescence de la mystique socialiste du bonheur exprimée avec particulièrement de force par un Proudhon : « le vieux rationalisme scientiste » devenu, sous la double influence d’un marxisme résiduel et de l’évolution des sociétés, productiviste.
La raison au travail
« L’idéal humain n’est pas le travail de l’homme, c’est l’emploi des forces naturelles, c’est la domestication des forces naturelles par la science, de telle sorte que dans l’univers où il vit, l’homme puisse se développer, grandir, gagner sans cesse en bien-être avec une somme toujours moindre de travail » (« Le socialisme devant la crise », Paris 1933-1935-1936, p. 27). Dans cette phrase extraite d’un discours prononcé par L. Blum se trouve exprimé et résumé, de manière peut-être incidente mais néanmoins significative, l’essentiel de l’idéologie productiviste et hédoniste de la social-démocratie : la « conquête de la nature par la science », la « puissance de l’homme » érigées en « idéal humain », nous lisons bien « idéal humain » et non point instruments, moyens au service d’un idéal supérieur. Lapsus, dira-t-on. C’est possible, mais lapsus révélateur de cette idéologie que masquent les raisonnements et ratiocinations d’une doctrine fantomatique. La conviction profonde s’exprime en réalité au détour d’une phrase banale et à l’insu de son auteur. La finalité du socialisme, son « idéal » apparaissent donc conformes à la lle thèse sur Feuerbach : c’est la transformation du monde par une raison ouvrière, industrieuse se substituant à la « raison raisonneuse ». « Au lieu d’une science formelle qui systématisait les résultats les plus généraux des sciences particulières au profit d’un culte éloquent, le marxisme tourna le rationalisme vers une technique plus précise, celle qui avait produit ses effets dans le développement de l’industrie. Il pouvait reprendre à sa charge tout l’orgueil du vieux rationalisme mais, au lieu d’enfler ses vertus, il montrait ses preuves… A Prométhée qui dérobe le feu du ciel, il oppose Hercule qui forge les oeuvres de la terre » ( Mounier, Œuvres, t. IV, p. 64-65 ). Nonobstant la répudiation de la philosophie marxiste, les socialistes demeurent profondément influencés par cette doctrine et, sans aller jusqu’à admettre son naturalisme, ils n’en font pas moins de son industrialisme, de son productivisme, leur viatique.
Ce faisant, ils assument également l’héritage libéral et investissent indirectement dans leurs analyses un élément essentiel de l’idéologie radicale utilitariste. « Qu’entendez-vous par le bonheur ? interrogeait Saint-Lambert au xviue. Un état durable dans lequel on éprouve plus de plaisir que de peine » ( cité par Hazard, La pensée européenne au XVIIIe siècle, p. 230 ). De Hobbes à Bentham, en passant par les Lumières, cette thèse est constante : le bonheur s’identifie au plaisir, à la jouissance de biens naturels. Mais il ne faut pas conclure à un hédonisme instinctif. Le véritable bonheur exige la discipline dans la recherche du plaisir qui permet, à l’homme, être rationnel, de renoncer à une jouissance immédiate et médiocre au profit d’une jouissance plus intense mais éloignée. L’utilité devient le fondement et le mobile de l’action. « La morale, note Mounier, Bentham la comprenait avec toute son école comme un bilan, un budget de recettes et de dépenses dont chaque résultat doit nous donner un surplus de bien-être. On apprend aux élèves des lycées que ce bien-être se calcule, on oublie généralement de leur préciser l’essentiel : ce calcul n’est possible que par l’assimilation de la conduite humaine aux règles qui régissent la raison scientifique et, dans les relations sociales, il fonde un régime très déterminé de relations humaines : le règne de l’argent, mesuré à la quantité de peine et de plaisir » ( Œuvres, t. IV, p. 69 ). N’est-ce pas cette conception quantitativiste du bonheur qu’exprime Blum lorsqu’il assimile l’idéal humain, le bonheur autrement dit, au rapport positif entre le bien-être et le labeur ? Ce bonheur, simple soustraction entre la satisfaction et la peine nécessaire pour le réaliser, bénéfice du labeur. Son instrument ? La production, permettant d’atteindre aux confins de la société d’abondance où coulent le lait et le miel. Le bonheur ou la raison triomphante.
La dénonciation de ce rationalisme hédoniste, fabriquant un « bonheur à la tonne » (Mounier, Œuvres, t. IV, p. 71 ), concevant l’élévation du niveau de vie non comme un moyen mais comme un but ( cf. Borne, Esprit, mars 1936, p. 916 ) doit être bien comprise dans sa signification et sa portée. Mounier ne met en doute ni la nécessité ni la légitimité d’un projet social visant à l’amélioration des conditions de vie par l’élévation du niveau de bien-être. Sa critique ne s’inspire nullement d’un quelconque stoïcisme ou d’une quelconque morale d’austérité d’inspiration chrétienne. « Aucune de nos critiques ne portera contre les nécessités techniques commandées par cette lutte radicale contre la misère et la prolétarisation » ( Œuvres, t. III, p. 466 ), déclare Mounier qui ajoute ailleurs :« Nous considérons la satisfaction des besoins élémentaires de la personne comme une condition indispensable de son épanouissement spirituel > ( Œuvres, t. I, p. 516 ). Point donc d’aristocratisme, de mépris hautain pour ces problèmes. Ce qui est mis en cause, parfois avec violence, c’est « la mystique du travail, de la raison scientifique, de l’industrialisation » ( Œuvres, t. I, p. 516) qui tend à identifier la conquête du bien-être à la libération humaine en privilégiant de manière en fait exclusive la sphère du matériel au détriment de toute forme de spiritualité vécue. « II n’est qu’à regarder autour de soi pour se rendre compte que la disparition de l’angoisse primitive, l’accès à de meilleures conditions de vie n’entraînent pas infailliblement la libération de l’homme mais plus communément peut-être son embourgeoisement et sa dégradation spirituelle. C’est pourquoi, de tout progrès matériel, nous n’attendons que l’assise et la condition nécessaire mais nullement suffisante d’une vie plus humaine et point son achèvement ou sa nourriture » ( Œuvres, t. I, p. 517 ). Or, sans une éthique du dépassement, sans une pédagogie de la conversion, triomphe une morale du plus grand plaisir, engendrant une morale de l’adaptation biologique et sociale, érigeant la médiocrité en vertu.
L’anti-Prométhée
« Quand aujourd’hui un mouvement de fond soulève les classes populaires, charriant le meilleur avec le pire, que lui proposent ses guides comme utopie ? Redressement ? Discipline ? Révolution ? Non : abondance, augmentations, vacances. Dieu nous garde de sous-estimer même l’aspect gratuit de ces mythes, leur valeur psychologique de libération… Mais que ces images soient les seules à émouvoir les volontés jusqu’ici restées les plus rudes… c’est le plus sûr indice d’une décadence » ( Œuvres, t. I, p. 792 ). Démission collective et individuelle, engourdissement dans le bien-être, dissolution dans un Avoir hypnotisant de ses mille facettes dorées des hommes dont l’idéal ne se résume plus qu’à deux mots : produire – consommer. Tels sont les fruits de l’idéologie socialiste que rien ne distingue de l’idéologie bourgeoise dont elle n’est qu’un surgeon. Qu’ont fait les socialistes pour prévenir ou lutter contre cette léthargie spirituelle ? Qu’ont-ils fait pour préserver les masses qui les suivaient des influences délétères des mythes productivistes? Rien. Bien au contraire : par leurs silences coupables et leur complicité active, ils ont contribué à faire entrer le peuple dans la civilisation qu’ils prétendent combattre, ils l’ont installé avec une bonne conscience naïve dans les comportements, les sentiments et les vices du bourgeois en leur offrant pour tout « idéal humain » un bonheur de propriétaires, un bonheur souriant d’individus satisfaits et replets. La violence de Mounier après le Front Populaire est à la mesure de la profondeur du mal :« Quel rêve leur a-t-on appris ? Un rêve de retraités… une paix de tranquilles et de démissionnaires, une activité hygiénique et sans risque, une sorte de mort luxuriante… » ( Œuvres , t. IV, p. 68).
Le petit-bourgeois est pourtant un être moral. Ses valeurs ? Des remparts et des alibis le mettant à l’abri de l’inquiétude, lui permettant de jouir sereinement de ses biens. Sa maxime? « Pour vivre heureux, vivons caché. > Le principe de sa conduite ? « A chacun ses affaires », manière avantageuse de justifier un individualisme foncier. « Se ficher la paix » est la relation fondamentale entre petits bourgeois (Œuvres, t. I, p. 791). Sa société, c’est ce que Heidegger appelle le « monde de l’on », monde tissé de médiocrité souriante, de conformisme, et d’impersonnalité, monde sans âme laminant la singularité des personnes dans le moule des « semblables », êtres sans vie intérieure, sans conviction, perdus dans la masse anonyme, engourdis dans l’indifférence, dissous dans la banalité. A défaut de conviction et pour se donner de l’importance, le petit-bourgeois se crée, au gré de ses humeurs fantasques et de ses intérêts jalousement protégés, des opinions. Il est l’homme de la doxa, friand de ces débats du café du Commerce où chacun tranche avec une souveraine assurance de tout problème, polémique avec d’autant plus d’ardeur que les idées sont phis rabougries. Son royaume. c’est le bavardage, ce masque de l’insignifiance ou du néant spirituel. Il a renversé l’univers des valeurs et évolue dans leur négatif. « Amour, perfection, héroïsme, aventure, toute la-hiérarchie a basculé et maintenant, comme ces ridicules petits autels élevés à quelque lieu commun sur les champs des grandes batailles, il a établi son petit univers à lui et disposé en coussinets les commandements de la loi » ( Œuvres, t. I, p. 391 ).
N’est-ce point le modèle d’homme en gestation dans l’idéologie social-démocrate? Rien ne le distingue du produit de la civilisation bourgeoise, ni ses valeurs, ni son comportement, ni ses aspirations qui relèvent du même ordre : celui de l’Avoir. « Nous la voyons d’ici, leur cité future. Si bien ordonnée, si bien agencée dans la médiocrité et dans l’assurance contre tout risque qu’aucune jeunesse, aucune folie n’y trouvera à se poser. Cité de prudents, cité des âmes mortes et des sécurités viles, non, ce n’est pas là la cité héroïque du chrétien. Si c’est au nom de ce pacifisme-là que viennent nous prêcher ces professeurs dont Péguy disait qu’ils aiment les chaires et les tribunes, non parce qu’on y enseigne, mais parce qu’on y est assis, l’histoire les avertit : persistez à n’offrir à des lèvres jeunes que cette boisson fade, à des cœurs intacts cette utopie de sédentaires, mais alors ne vous étonnez plus que leur jeunesse aille chercher ailleurs une liqueur plus forte, et plus irritante au besoin, que votre camomille» ( Œuvres, t. I, p. 793 ). La responsabilité des dirigeants socialistes dans cette situation présente et à venir est écrasante. Que l’homme qui subit la misère ne puisse imaginer le bonheur « que sous la forme de ce bien-être bourgeois », voilà qui ne saurait étonner que les nantis, tous ceux qui ne connaissent ni la souffrance du présent, ni l’inquiétude des lendemains. « Mais enfin les chefs, les doctrinaires socialistes ou radicaux ne sont pas dans la misère, qu’on sache. » Le trait décoché avec colère est d’autant plus cinglant que « tant d’exemples historiques leur ont montré que le peuple pourvu qu’on l’y sollicite est capable de cent fois plus d’énergie, de dévouement, de sacrifice que tous les possédants, fût-ce les possédants de situations politiques » (Œuvres, t. IV, p. 69). L’explication de la diffusion de cette rêverie petite-bourgeoise réside donc pour Mounier dans le comportement personnel des socialistes « eux-mêmes petitement embourgeoisés dans leur propre vision du monde » (ibid.). Faute de ce feu intérieur, de cette ardente mystique sans laquelle toute conviction se dégrade en principe puis en opinion, ils ont abandonné le peuple ou plutôt ils l’ont aidé à s’abandonner aux délices empoisonnées d’un monde dont il s’est fait, par son comportement et ses valeurs, l’allié objectif.
« La réflexion des socialistes est au XIXe intense, note Mounier. Son dernier grand sommet fut la tentative de Jaurès pour essayer de réconcilier le socialisme technique d’après Marx avec la tradition idéaliste et libérale de 1789 […]. On peut dire que depuis il n’est plus sorti de l’école française de création notable. Les communistes se contentent depuis vingt ans de penser à la suite des Russes, et les socialistes se contentent de ne plus penser » ( La pensée socialiste, Entretien radio, 7 avril 1946). Englués dans le quotidien politique : débat des deux internationales, lutte anti-communiste, réformisme ministériel, ils ont perdu le sens de cette création intellectuelle que la génération des années 30 entend précisément raviver parce qu’elle a appris de Péguy qu’« une pente insensible conduit du relâchement intellectuel à la lâcheté des compromissions temporelles » ( Œuvres, t. I, p. 37 ), qu’un engagement non appuyé à une doctrine solide se perd rapidement dans des marais d’impuissance et de tiédeur. Mais cette carence doctrinale n’eût pas été mortelle si elle ne s’était accompagnée d’une démission quasi générale face à un idéal que la plupart des socialistes, imbus du prestige que confère l’étiquette, se contentaient de porter à la boutonnière comme un fleuron décoratif. « Nous étions devenus trop forts, trop prudents, confessera L. Blum ; nous nous étions peu à peu coulés dans le moule de la vie ordinaire. Il y avait en nous quelque chose de trop arrivé… La foi s’est amortie… A l’heure où la nation attendait un cri d’appel, un cri de ralliement, il ne pouvait pas sortir de nos rangs une grande voix s ( A l’échelle humaine, pp. 128 et 129 ). Dans les rangs de la SFIO, le souci du témoignage s’est obscurci, le grand élan spirituel créé au début du siècle par Jaurès s’est amorti. Les politiciens relaps ont étouffé sous des préoccupations sans grandeur où l’ambition avait le plus souvent la belle part, un socialisme qui pour A. Philip comme pour ses amis d’Esprit est avant tout « un idéal moral qui cherche à régénérer à la fois la société et l’individu ; par conséquent il faut non seulement des doctrinaires, des tacticiens, des réalisateurs mais aussi des croyants et des prophètes » ( De Man et la crise du socialisme, p. 50).
Le message mérite d’être entendu.
Jacques Le Goff.
Texte publié initialement dans la revue Esprit (février 1978)
