Introduction
Les Murs blancs sont un lieu-dit, une propriété déjà délimitée sur le plan des Chasses Royales de 1764. Les Murs blancs sont aussi l’aventure d’un groupe de ménages réunis en un même lieu par la volonté, disons mieux par le charisme d’Emmanuel Mounier.
Chacun de ceux qui se sont joints à lui a eu sa propre histoire avant de le rejoindre, et chacun a une vision personnelle de ce que nous avons vécu et de ce que beaucoup vivent encore aujourd’hui. Dans ce mémoire je ne veux, ni ne peux parler au nom de tous. Je voudrais seulement fixer mes souvenirs personnels de ce qui fut et qui demeure une grande aventure.
Toute cette histoire commence pour moi très loin, dès le début de la revue Esprit dont j’ai trouvé les premiers numéros sur la table de lecture de ce foyer de lycéens catholiques, la Conférence Ampère, qui était animée par le père Chaine1. J’étais alors étudiant en philosophie. Je me rappelle l’effet que me produisit le numéro de la revue Esprit intitulé : « Rupture entre le monde chrétien et le désordre établi » (mars 1933). Dans l’hiver 1932-1933 E. Mounier était venu faire une conférence dans la salle de la Chambre
de Commerce de Lyon. Je n’oublierai jamais son « Eloge de la force » qui me faisait tourner le dos aux marais cléricaux2. Tout en militant et ayant des responsabilités à la Jeunesse Etudiante Chrétienne3, j’ai participé à partir de ce moment là aux réunions du groupe Esprit de Lyon animé par Devivaise, un professeur de philosophie.
Un séjour de deux ans à Louvain pour me spécialiser en psychologie expérimentale, mon mariage en 1937, mon veuvage en 19384, m’avaient éloigné de ce milieu, mais je continuais à suivre la revue. Normalement j’aurais dû passer de la J.E.C à la J.I.C, mais ce mouvement qui se développait dans le milieu bourgeois (les Indépendants) ne m’attirait pas. J’avais une profession puisque j’étais à la fois Maître de Conférences aux Facultés Catholiques de Lyon et boursier du C.N.R.S à Paris où je demeurais. Je n’avais plus
d’engagement. Alors, un jour de novembre 1938 je me suis rendu aux bureaux de la revue Esprit, 137 Faubourg St-Denis, où E. Mounier m’a reçu et m’a écouté. Tout à trac, je lui ai confié mon passé et mon désir de consacrer tout mon temps libre à la revue et aux groupes qui gravitaient autour d’elle.
Entre Mounier et moi ce fut le coup de foudre5. J’entrai au Comité directeur de la Revue, agité par les lendemains de Munich et par la déroute des Républicains espagnols6. D’autre part, je faisais revivre le groupe Esprit de Paris avec Soutou, Moosman, Andrée Dupont, Simone Bitry et plusieurs autres7. Nous avons été très actifs8. Nous avons, entre autres, préparé le numéro d’Esprit de juin 1939 consacré aux immigrés et aux réfugis9. Le nazisme sévissait en Allemagne. Nous avons étudié de très près la création d’une librairie personnaliste qui devait s’appeler « Le pain quotidien » mais il y a eu la guerre !
Je reviens à mes relations avec Mounier. Il habitait alors Bruxelles et il venait passer deux ou trois jours par semaine à Paris pour animer la Revue10. Très vite je lui ai offert l’hospitalité, à l’automne 38, en lui proposant de venir loger lors de ses passages dans mon appartement devenu trop grand. Quelques jours après j’ai reçu une carte de lui, que je transcris car elle traduit l’esprit de nos futurs rapports :
« Pourquoi n’ai-je pas accepté sans délai ? Timidité devant la gratuité, survivance de notre éducation capitaliste. C’est un peu loin, mais je sens un fil du destin entre nous. Mon angoisse de ces jours, qui ne m’a pas encore tout à fait quitté, me rendait si présent votre désarroi à l’entrée de cet hiver.
Et puis nous savons bien qu’avant 10 ans nous serons dans une misère quelconque, guerre, exil, ou déjà dans l’œuvre de réconciliation par le feu. « Alors c’est le moment des grandes fraternités, n’est-ce pas ? 11».
Cette cohabitation ne pouvait que resserrer nos liens. Le soir, avant de nous coucher, nous faisions ensemble une prière au retour de réunions ou de comités…
