La démocratie à refaire et La démocratie sans le peuple. Ces titres d’ouvrages parus en 1963 et 1967, respectivement sous la signature des clubs France-Forum et de Maurice Duverger, parlent d’eux-mêmes. Les évènements de 1968 en illustreront la justesse. Cinquante ans plus tard, notre actualité conduit à peu près au même constat d’une démocratie toujours en déficit de participation des citoyens à l’exercice du pouvoir.
On peut se consoler en mettant ces doutes à l’avantage d’un régime qui ose s’interroger sur lui-même. Certes. Mais à la longue, la défiance se révèle peu propice à l’efficacité de l’action. Elle enflamme les tribunes, fait le lit des populismes et de tous ceux qui voudraient, avec Bepe Grillo, que « les citoyens deviennent l’Etat ». C’est le vieux rêve proudhonien de l’atelier se muant en gouvernement, directement, sans la médiation des représentants réputés oublieux de leurs mandants. Bref, une démocratie pure, sans ombres, raccordée en ligne directe à sa source populaire. Celle que Tsipras a voulu un court instant opposer à la « rapacité » des créanciers de la Grèce. Mal lui en a pris puisqu’il a dû faire machine arrière et s’appuyer sur un parlement qui a désavoué le peuple au nom de la contrainte et de la raison, comme chez nous en 2005 suite au « Non » à l’Europe finalement contourné.
Démocratie
Soyons réaliste : une démocratie sans représentation est tout simplement impensable. Même Jean-Jacques Rousseau, par ailleurs si fervent démocrate, l’admettra sans peine : « De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours…Voilà d’où naît la nécessité d’un législateur ». Ce n’est donc pas le problème. La vraie question est de savoir comment peuvent se distribuer les interventions du politique et celles, directes, du peuple dans un système de démocratie nécessairement mixte, à base de délégation et de participation directe. D’un côté, le peuple souverain exprimant la volonté générale ; de l’autre, le peuple concret, une société d’individus intervenant au quotidien dans la gestion des affaires et cela à tous les niveaux : local, par le biais de procédures de consultation, commissions et, le cas échéant, budget participatif établi en tenant compte des desideratas d’un quartier selon le modèle de Porto Alegre ; national, via des conventions de citoyens réunies par tirage au sort pour débattre de sujets sensibles et éclairer le politique ( questions de bioéthique…. ). Et le référendum dans tout cela ? Sauf à devenir de recours habituel, hypothèse plus qu’improbable, on ne voit pas qu’il modifie en profondeur la qualité d’une démocratie.
Distanciation
L’évolution va sans doute dans le sens de ce que D. Rousseau nomme une « démocratie continue » ( Radicaliser la démocratie, Seuil ) accordée à l’élévation générale du niveau d’instruction et à l’ère Internet. Elle suppose la réunion d’un certain nombre de conditions. Deux en particulier :
1 ) La non confusion entre consultation et décision. Ce n’est pas parce qu’on a pris part à une procédure quelconque que le résultat doit exaucer tous les vœux. C’est au politique d’arbitrer grâce à sa posture justement distanciée et sous l’horizon de l’intérêt général ;
2 ) Le souffle pour tenir dans la longue durée.
Tant de citoyens rêvent d’exercer du pouvoir à la base ! que l’on voit vite se lasser de réunions et discussions sans fin portant, de surcroît, sur des sujets qui ne les concernent pas personnellement. Ne découvrent-ils pas que la politique est aussi un métier… ?
Jacques LE GOFF
