Mes aventures aux Murs Blancs

LAlbert Lonchamp, sjes notes de ces souvenirs sont tirées des carnets d’adolescent et de jeune
étudiant jésuite, d’Albert Longchamp.

Je suis entré dans la Compagnie de Jésus le 15 septembre 1962
11 juin 1961. J’ai vingt ans. Approche du bac dans un lycée bénédictin en Suisse alémanique. Première mention de Mounier : « Je veux accueillir et donner. C’est tout. »
26 décembre, même année : « Je lis Mounier et je le voudrais pour maître de ma pensée et de mon action. Je lis Camus et je le voudrais pour maître de ma pensée et de mon action. Je lis Bernanos et je le voudrais pour maître de mon cœur et de mon action. » En toute simplicité !  4mars 1963, au noviciat : « Formidable ! Le père Socius (l’adjoint du maître des novices) m’a prêté du Le Traité caractère d’Emmanuel Mounier. Je creuse l’idée d’une « spiritualité personnaliste » à partir des Exercices spirituels de Saint Ignace et confrontée avec la pensée de Mounier. Mon carnet ajoute : « Supplication à mes maîtres : Parlez-moi philosophie en termes d’action ; parlez-moi de théologie en termes de vie,Parlez-moi de spiritualité en termes d’amour(….) parlez-moi d’existence en termes d’engagement. »
1965-1968, Munich-Pullach. Philosophie. Epoque de sécheresse spirituelle, mais soutenue par des Supérieurs d’une incroyable ouverture d’esprit ! Je reçois la permission d’acheter pour mon usage personnel les quatre volumes « bleus » des œuvres de Mounier parus au Seuil, début des années soixante. Ils sont toujours sur ma bibliothèque. Mon journal devient « militant », impatient. Par exemple, le 12 décembre 1967 : « Comment être tout à la fois : jésuite-philosophe-ouvrier-révolutionnaire ; engagé, non embourbé ; élevé, non détaché ; consacré, non séparé ; « l’esprit dur et le cœur doux » (Maritain) ; lié au destin des réprouvés, et joyeux de vivre ; vivant, et prêt à mourir. » Rien que ça ! Je cite Péguy. Forcément.

La morale a été inventée par les malingres. Et la vie chrétienne a été inventée par Jésus-Christ.

Le 4 janvier 1968, à Paris : « Vu hier Paulette Mounier. Aujourd’hui Gabriel Marcel. » Ma conquête de Paris a commencé ! Je résume mes notes sur la rencontre avec le philosophe,habitant, sauf erreur, au 11, rue de Tournon (6 ème) : « Notre point de départ commun : Péguy. Une intention : la recherche d’une philosophie non thomiste. Mais Mounier travaillait sur un autre plan. » G .Marcel soupçonnait « quelques confusions et hésitations dans la pensée de Mounier. »Le même jour, première rencontre avec Mme Paulette Mounier à Châtenay-Malabry. Me voilà dans le sanctuaire. Ravi ! Mon projet de licence en philosophie tournait autour de la convergence éventuelle entre la pensée de Mounier et celle de Teilhard. Je viens de retrouver 140 pages de notes manuscrites, avec copies d’innombrables références des deux auteurs. Précision : le mémoire ne fut jamais rédigé ! Paulette Mounier évoque devant moi les rapports Teilhard-Mounier :

Réelle influence de Teilhard sur Emmanuel, mais différence d’optique fondamentale. Mounier colle à l’événement et rares sont les ouvrages qui ne furent pas commandés par l’actualité. Teilhard, de son côté surplombe l’événement.

Paulette Mounier soupçonne des « tendances fascistes chez Teilhard de Chardin. Avait-il sous-estimé les faiblesses et les disgrâces de la liberté ?

12 janvier 1968 : Rencontre avec Jeanne Mortier, secrétaire de la Fondation Teilhard de Chardin à Paris. Le lendemain rencontre avec Madeleine Barthélémy-Madaule, qui approuve mon projet de mémoire. Dès lors, rendez-vous est pris aux Murs Blancs pour un logement en mars. Je travaillerai alternativement dans la bibliothèque « Mounier », tout en logeant dans une chambre au-dessus des appartements de Mme Mounier et d’autres locataires
formant une véritable communauté locale.

Le 10 mars, retour à Paris, qui s’agite ! Nouvelle rencontre avec Gabriel Marcel. Paul Ricoeur lui téléphone pendant notre entretien. Sa faculté (Nanterre) est en ébullition. 16 mars : déjeuner chez Emile Poulat qui sera mon directeur de thèse à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (encore une thèse avortée, pour cause d’envoi d’urgence sur le terrain de la revue jésuite Choisir à Genève, dont l’équipe rédactionnelle est en crise). Le 19 mars : grande soirée Vietnam à la
Mutualité. Ambiance : Waldeck-Rochet, Garaudy, beaucoup de jeunes, salle plongée dans le brouillard des cigarettes, discours enflammés, Internationale tonitruante. Pas très convaincu, je prie : « Notre père, délivrez nous des mots ! ». Durant ces journées ardentes, je vois aussi beaucoup de jésuites, dont le père D’Ouïnce, rue de Grenelle, qui me prête sans méfiance aucune les notes de lecture de père Teilhard. Simple cahier d’écolier, couvert d’une écriture
serrée. Réactions du célèbre paléontologue à la lecture de Nietzsche, Sartre,
Camus, Tolstoï et bien d’autres. Rencontre avec le Père de Lubac et, le 26 mars
1968, « débarquement » aux Murs Blancs, où je découvre une ambiance extrêmement familiale. Un jour, mon hôte m’interpelle : « Vous avez vu Martine ? » Martine ? La fille d’Emmanuel et Paulette Mounier. Il fallait le savoir. Pour ma part je suis invité à table notamment dans la famille de Paul Fraisse, qui habite ici avec leurs trois filles étudiantes, Claire, Geneviève et Agnès(si mes notes sont exactes). Paul Fraisse ne mâche pas ses mots :

Le milieu ecclésiastique est abominablement borné

J’aime !

Le 3 avril, conversation passionnée avec J .M . Domenach au sujet de mes projets. Domenach est sceptique, très « remonté » contre le « teilhardisme », sans vouloir être forcément « contre » la pensée du jésuite. Ses craintes : Teilhard exp ose« une vision, une prophétie, mais aucune trace économique, sociologique et politique ». J.M. Domenach voit dans l’histoire relue par Teilhard une analogie du politique et du biologique, qui peut conduire aux pires dérives totalitaires. Indulgent, le directeur d’Esprit trouve cependant le projet de mon travail « quand même intéressant » et me propose d’écrire dans les colonnes de sa revue « j’ai quelque chose à dire ». J’écrivis une seule chronique sous un pseudonyme……dont j’ai perdu la mémoire ! Mon séjour parisien allait s’achever sur une note « fracassante ». Dans le métro, ma montre et 20 francs disparaissent. Toute ma fortune ! Je dois vendre trois bouquins pour manger et emprunter l’argent du retour en Allemagne à Paulette Mounier. Et c’est Mai 68 ! Un autre monde est né.

Albert Longchamp sj, Genève*

*Après mes « aventures » parisiennes : théologie à Lyon-Fourvière, ordination
sacerdotale en juin 1973(J.M. Domenach me fit l’amitié de sa présence).
Maîtrise en sociologie, entrée en « journalisme » : directeurs de publication
pendant environ trente ans à Genève et Paris, et professeur d’éthique des
médias à l’Université de Fribourg (1989.2006).Provincial de Suisse de la
Compagnie de Jésus de 2005 à 2009.

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